La traduction littéraire est un métier de l’ombre, certes. Nous sommes avant tout au service d’un texte, un texte d’abord écrit par quelqu’un d’autre, et le paradoxe est qu’une traduction réussie est une traduction qui ne se sent pas, qui ne se voit pas. Ce qui ne veut pas dire que son auteur ou son autrice doivent eux aussi être invisibles ! Reconnaître leur travail, le mettre en avant, ce n’est pas minimiser la place de l’auteur premier, mais au contraire ajouter de la valeur à ce qui, au bout du compte, est une co-création : il aura fallu le talent et le savoir-faire non pas d’une, mais de deux personnes pour aboutir au texte que le lecteur a sous les yeux. Et même davantage, si l’on ajoute le travail éditorial, la préparation, la correction, la mise en page… Pourquoi le dissimuler ?
À l’heure où les téléspectateurs et téléspectatrices se passionnent pour les émissions qui les font entrer dans les coulisses des métiers d’art, que ce soit pour découvrir les secrets de fabrication de cheffes et chefs cuisiniers, de jeunes couturières et couturiers ou autres artisans, pourquoi les lectrices et lecteurs ne s’intéresseraient-ils pas aux arcanes du métier de traducteur ?
Et d’ailleurs, ils s’y intéressent ! On le constate lors de chaque événement consacré à la traduction : public curieux et attentif, questions nombreuses et pertinentes. On le mesure aussi à la place accrue consacrée à la traduction dans les médias. Même si elle reste encore timide, la tendance est bien réelle : depuis quelques années, de plus en plus d’émissions de radio, et parfois de télévision, mettent à l’honneur les traducteurs et traductrices. Il existe également plusieurs podcasts entièrement dédiés à la traduction. Enfin, on peut mentionner un certain nombre de livres écrits par des traducteurs et traductrices. Non pas des ouvrages de traductologie réservés à des spécialistes, mais des témoignages grand public, à la première personne, dans lesquels ils évoquent leur métier et leur parcours personnel (voir les ressources en fin d’article).
Bref, devant l’intérêt croissant du grand public, les traducteurs sortent de plus en plus de l’ombre pour prendre la parole. Ou plutôt, on la leur donne un peu plus volontiers !
Mais ne tombons pas non plus dans l’angélisme, et ne prenons pas l’arbre pour la forêt. Si des progrès sont perceptibles, il reste encore beaucoup, beaucoup de chemin à faire pour que notre travail soit reconnu à sa juste place, pour que notre nom soit systématiquement associé à la promotion des livres, pour qu’on nous considère comme des partenaires à part entière (et même des atouts) dans la défense et la diffusion de la littérature étrangère. Alors, par où commencer, et qu’est-ce qu’on peut faire, chacun à notre niveau, et collectivement en tant qu’association ? Petit tour d’horizon des réflexes à adopter et des pistes à développer.
À titre individuel, nos premiers interlocuteurs sont les maisons d’édition. Or, bien souvent, quand le nom du traducteur passe à la trappe, c’est qu’il n’a pas été mis en bonne place dès le départ. Le modèle de contrat proposé par l’ATLF indique : « L’éditeur fera figurer le nom du traducteur (ou son pseudonyme) sur la première page de couverture du livre, ou à défaut sur la quatrième page de couverture, ainsi que sur la page de titre. » Le plus souvent, c’est encore l’option « à défaut » qui prévaut, même si les jeunes maisons sont de plus en plus nombreuses à adopter le nom du traducteur ou de la traductrice en couverture. Cette mention a le double avantage d’informer efficacement les lecteurs, mais aussi de servir de « pense-bête » aux journalistes, blogueurs, attachés de presse, chargés de communication… dont beaucoup ont encore une fâcheuse tendance à oublier de nous citer ! Prenons l’habitude de demander à ce que notre nom apparaisse en première de couverture ; ça ne coûte rien d’essayer, et plus nous serons nombreux à le faire, plus cette pratique deviendra naturelle et finira par s’imposer.
Certaines maisons d’édition vont déjà plus loin en offrant un espace supplémentaire au traducteur ou à la traductrice sous la forme d’une courte biographie (sur le même modèle que celle de l’auteur premier ou autrice première), voire la possibilité de s’exprimer dans un avant-propos ou une postface. Au-delà des ponctuelles « notes du traducteur », ce sont quelques pages qui nous permettent d’expliquer notre travail, nos partis pris, et qui donnent instantanément au lecteur l’envie de plonger dans le texte. Là encore, nous pouvons être force de proposition quand un texte nous semble se prêter à cet exercice (qui doit bien sûr être rémunéré en plus de la traduction proprement dite).
Le contrat type proposé par l’ATLF ajoute ensuite : « Le nom du traducteur apparaîtra également sur tous les documents de l’éditeur faisant référence à la publication de sa traduction, notamment : catalogues et site Internet de l’éditeur, communiqués de presse, prière d’insérer, notices bibliographiques, formulaires de référencement, supports publicitaires, textes promotionnels. » Dans ce domaine, celui du référencement et de la promotion du livre, les manquements sont encore très fréquents. Le groupe de travail « Visibilité » a pu le vérifier, après une étude relativement exhaustive des sites de maisons d’édition et des principales plateformes de vente en ligne.
Depuis plusieurs années, l’ATLF a créé le hashtag #citetontrad pour épingler ces oublis. C’est un outil très simple dont tout le monde peut s’emparer. Le principe : quand vous remarquez qu’une traduction (la vôtre ou celle d’une consœur ou d’un confrère) apparaît sans mention du traducteur, que ce soit dans les médias, sur le site d’un éditeur ou sur les réseaux sociaux, rédigez un post sur le réseau social de votre choix pour le signaler en ajoutant le hashtag #citetontrad. Pensez également à taguer l’ATLF (en mettant @ATLF) afin que votre post soit relayé par notre chargée de communication et qu’il ait un maximum d’écho.
Plus directement, on peut bien sûr signaler ce genre d’« oubli » auprès de nos interlocuteurs dans les maisons d’édition. Très souvent, les personnes chargées de la communication digitale n’ont tout simplement jamais pensé à inclure le nom des traducteurs dans leurs publications, et elles sont toutes prêtes à le faire une fois qu’on le leur demande. À nous d’effectuer ce patient travail de pédagogie pour, collectivement, aboutir à ce que tout le monde finisse par acquérir ce réflexe essentiel… à commencer par les professionnels et professionnelles du livre !
Mais, au-delà de rendre visible le nom des traductrices et traducteurs sur les livres qu’ils ont traduits et les supports de communication qui les accompagnent – ce qui est quand même la moindre des choses –, il y a bien d’autres manières de mettre leur travail en valeur et de les associer à la vie du livre après sa sortie. Car, après l’auteur premier, le traducteur est indéniablement la personne qui a passé le plus de temps sur le texte : il ou elle en connaît les moindres rouages, il ou elle est capable d’en parler avec précision et passion. Pour les maisons d’édition comme les librairies, les médiathèques, les instituts culturels et les festivals, les traductrices et traducteurs sont des alliés de taille !
Là aussi, les initiatives se multiplient mais restent encore très sporadiques. Longtemps, les traductrices et traducteurs n’ont été conviés aux événements littéraires que pour servir d’interprète à « leur » auteur ou autrice. Ils étaient cantonnés, comme dans leur travail, à être la voix d’un autre. Et puis on s’est rendu compte que leur offrir la parole en leur nom propre pouvait être intéressant ! Les rencontres sur le format « un auteur (ou une autrice) et son traducteur (ou sa traductrice) » donnent toujours lieu à un dialogue passionnant, qui captive le public. Et on peut même (oui, oui !) inviter un traducteur sans que l’auteur soit présent. Ce qui s’avère souvent plus facile et moins coûteux, puisque la plupart des traducteurs vers le français vivent en France. Certaines librairies et bibliothèques l’ont bien compris, qui proposent des rencontres avec des traducteurs et traductrices, soit pour parler d’un livre particulier à l’occasion de sa sortie, soit pour évoquer de manière plus large leur métier et leur pratique.
En 2023, pour marquer les 50 ans de l’association, l’ATLF avait lancé les « Jubilons ! », une série d’événements autour de la traduction organisés par les adhérents tout au long de l’année, partout en France. L’ATLF va bientôt renouveler cette opération, sur laquelle vous en saurez plus prochainement. En attendant, et en parallèle, rien ne nous empêche de prendre des initiatives individuelles en contactant notre librairie ou notre médiathèque de quartier – ou tout autre lieu culturel adéquat – pour proposer un événement de ce genre et accroître peu à peu la présence des traducteurs et traductrices dans les espaces de rencontres littéraires.
D’une façon générale, il reste encore beaucoup à faire pour convaincre les acteurs du monde du livre qu’inviter un traducteur à parler de littérature n’est pas un pis-aller, un plan B faute d’avoir l’auteur sous la main, mais au contraire un atout dont tout le monde bénéficie : l’expérience a montré à quel point les lecteurs et lectrices étaient avides d’entendre parler de traduction. Car dès qu’on évoque ce sujet, on touche à l’écriture, au style, aux mots ; on entre très concrètement dans la fabrique d’un texte. Et c’est passionnant !
Preuve en est, le succès croissant des joutes de traduction organisées par l’ATLF, exercices aussi ludiques que pédagogiques où, en deux heures de temps, les spectateurs prennent la mesure du rôle ô combien humain des traducteurs et traductrices littéraires, avec ce qu’il comporte de sensibilité, de doute, d’hésitations, de subjectivité, de précision, de créativité, de musicalité, d’intuition… autant de qualités dont sont strictement dépourvus les outils de traduction automatique.
À l’heure où l’IA générative menace tous les maillons de la chaîne du livre et entretient la grande illusion de notre remplacement, mettre en lumière les hommes et les femmes qui fabriquent la littérature est plus que jamais une nécessité – pour nous, mais aussi pour tout l’écosystème du livre.
Quelques ressources (liste non exhaustive) !
Podcasts dédiés entièrement à la traduction :
- La Traduction Heureuse, par les étudiants de l’ESIT (depuis 2024)
- Langue à Langue de Margot Grellier (depuis 2024)
- Lost in Translation, créé et animé par Clara Joubert (depuis 2022)
- TRAD de l’Université de Lausanne (depuis 2022)
- Translucides de la plateforme Tradupreneurs (depuis 2021)
Émissions radiophoniques mettant en valeur la traduction :
- Épisode « La traduction » d’À voix nue par Sylvie Tanette (2026)
- Épisode « L’art de la traduction » de Répliques par Alain Finkelkraut (2026)
- Série « Les traducteurs » par Eva Bester sur France Inter (2023-2024)
- Série « Livres cultes » du Book Club de France Culture (depuis 2023)
- Épisode « Traduire, est-ce trahir ? » d’Avec philosophie par Aïda N’Diaye (2022)
- Série « Traduire : Qui ? Quoi ? Comment ? Pourquoi ? » de Marie Richeux sur France Culture (2021)
Et quelques livres récents écrits par des traducteurs et traductrices à destination du grand public :
- Traduire Hitler d’Olivier Mannoni (Flammarion, 2026)
- Le Tourbillon des choses. En traduisant De rerum natura de Lucrèce de Marie Cosnay (L’ogre, 2026)
- L’envers de la tapisserie : Propos sur l’art de la traduction d’Alberto Manguel (Actes Sud, 2025)
- Naviguer à l’oreille de Rosie Pinhas-Delpuech (Actes Sud, 2024)
- Par instants, le sol penche bizarrement de Nicolas Richard (Robert Laffont, 2021)
- Tous les livres de la collection Contrebande aux éditions de La Contre Allée, qui font « entendre la parole d’un traducteur ou d’une traductrice, un parcours, une réflexion, le bruit de la traduction ». Citons, entre autres, « Traduire ou perdre pied » de Corinna Gepner (2019)
- Partages, journal de traduction d’André Markowicz (Actes Sud, 2015)
